Biblio - Masse Critique - La Tour des Damnés

26 mars 2013


La Tour des Damnés - Nouvelle de Brian Aldiss

Le Passager Clandestin réédite dans la collection Dyschroniques d'anciennes nouvelles de science-fiction ou d'anticipation. La "Tour des Damnés" écrite par Brian Aldiss en 1968 est un de ces récits très brefs qui peuvent interpeler encore à notre époque, bien que l'idée originelle tendait plus à témoigner de la peur des occidentaux face à une surpopulation galopante. On notera pour le contexte historique qu'en 1965 se tenait la conférence Mondiale de la Population, sur l'incertitude entre évolution démographique et suffisance des ressources naturelles et qu'en 1968 paraissait "The Population Bomb" un best-seller alarmant sur la surpopulation et ses risques. C'est aussi le début de l'intérêt pour les sciences cognitives. --- Ce livre m'a été offert dans le cadre de l'opération
Masse Critique du site Babelio ---




Revenons en à la nouvelle d'Aldiss. En 1975, le CERGAFD (Centre ethnographique de recherche sur les groupes à fortes densités) avec l'aide de gouvernements de par le monde envisage une expérience à l'échelle humaine afin d'étudier l'évolution d'une population maintenue dans un espace confiné. En Inde, 1500 jeunes couples volontaires de moins de 20 ans, immunisés contre les maladies existantes et sans aucun moyen de contraception, sont ainsi enfermés dans une immense tour de béton de 10 niveaux de 5 étages chacun, avec des logements spacieux, air et nourriture étant fournis par l'extérieur. Ils sont mis sous la surveillance constante de milliers de caméras.  Au bout de 25 ans, la population de la Tour atteint 75000 êtres pour lesquels la surface de vie est restée inchangée. Les cycles de vie se sont accélérés, la puberté est devenue très précoce et la vieillesse prématurée, le tout dans une promiscuité insoutenable pour un observateur extérieur. Comme dans toute société, des hiérarchies se sont créées, des corporations, les uns sont devenus plus faibles et la distribution de nourriture en devient parfois inégale. La question se pose alors de l'intérêt de continuer cette expérience alors que le monde extérieur a appris à gérer sa population et les besoins en nourriture. Mais ce qui intéresse aussi les scientifiques est la possibilité que cette population en s'adaptant à cet univers confiné ait pu développer de nouvelles capacités notamment extrasensorielles ...

Le récit fait alterner 2 points de vue : celui de Dixit, un employé de la CERGAFD qui trouve que l'expérience est devenue inhumaine et doit s'arrêter, et qui va être "introduit" dans la Tour - et celui d'une famille du 9eme niveau dont on suit la vie quotidienne, celle de sa doyenne arrivée à la création de la Tour à ses arrières petits-enfants et l'environnement de Patel, le "sage" du 10eme niveau dont tout le monde craint les pouvoirs. On s'aperçoit vite que les habitants de la Tour refusent de quitter ce monde difficile à la vie duquel ils se sont habitués et adaptés au fil des générations, un monde dont ils ont fait LEUR monde, dont ils sont maîtres du destin, et pour qui l'extérieur ne représente plus rien, un monde qu'ils sont prêts à protéger contre toute intrusion ...

Ai-je apprécié cette nouvelle ? Je suis encore mitigée. Le sujet m'a tout de suite attiré, non pas du point de vue des années 70, la peur de la surpopulation, mais plus pour connaître les rapports humains qui pouvaient exister dans un monde confiné, à la limite d'un huit-clos dont le nombre d'acteurs serait exponentiel ... De ce point de vue, j'ai été déçue. Le style d'Aldiss est sec, impersonnel, sans fioriture ou très rares (à l'exception de la description des chaines de vie) à la limite de l'observateur, du rapport d'expert décrivant le déroulé d'une expérience - ce qui est le cas d'ailleurs. Mais de ce fait il est difficile de ressentir une humanité des sentiments ...  Même les couleurs sont absentes du texte, à l'image de cette tour de béton devenue grise, il n'y a aucune nature, que beton, plastique, câbles et tuyaux .. c'est étouffant rien qu'à lire ...
De plus le prétexte au développement des pouvoirs extrasensoriels n'a présenté pour moi aucun intérêt dans la lecture. Il aurait pour cela fallu en faire sans doute un roman plutôt qu'une nouvelle et donc amener un développement diffèrent.

D'un autre côté, de nombreuses questions contemporaines ou d'"interrogations existentielles" peuvent découler de cette lecture. Et c'est vraiment ces points qui m'ont le plus interpelée et intéressée.

D'une part, en créant un monde artificiel, n'a-t-il pas été créé un monde déconnecté de "notre" réalité, de la réalité extérieure, ou tout du moins qui se crée une réalité nouvelle, différente ? Nos repères, nos points de vue (je parle comme faisant partie de ce monde extérieur) ne sont plus les leurs. Nous avons créé ce monde, qui pour nous apparait maintenant pauvre et surpeuplé, mais nous avons peur de son développement intellectuel, nous avons peur de ne plus le maîtriser. Au final la création va-t-elle dépasser le créateur ?

Dixit : "Quatre générations et, malgré nos meilleures intentions, nous sommes en train de perdre le contrôle de la réalité. Comprenez donc que vous n'occupez qu'un bâtiment relativement modeste sur une immense planète. comment voulez-vous que le monde fasse attention à vous ?"

Patel : " Notre peuple est peut-être pauvre, vous croyez tenir notre destinée à votre merci, mais au moins nous sommes maîtres de notre propre univers. Et tandis que cet univers grandit, nous le comprenons chaque jour un peu mieux. (....) Vous nous considérez comme des captifs, n'est-ce pas ? Et cependant vous êtes vous-mêmes prisonniers de la nécessité dans laquelle vous vous trouvez de nous fournir à boire, à manger, à respirer; Nous sommes libres. Nous sommes pauvres; et cependant vous convoitez nos richesses. Vous nous espionnez tout le temps, et pourtant nous avons un secret. Vous avez besoin de nous étudier, et nous n'avons nul besoin de vous connaître; C'est vous qui êtes en notre pouvoir, espion !"

Un autre point m'a frappé, c'est ce fatalisme des habitants de la Tour, au delà du refus de toute intervention extérieure. Dans le contexte d'écriture de cette nouvelle, les années hippies et la fascination exercée par les cultures orientales puis la non-violence, Aldiss insiste sur le refus de révolte, sur leur culture hindoue ... c'est leur kharma d'être ici et d'accepter d'y vivre ... alors que la vision occidentale serait pleine de grieffes, de refus, d'envie de luttes, d'opposition ... Veut-il montrer ce choc des cultures ? Ou simplement que l'expérience est biaisée à sa source même par ce choix d'une population "docile" avec une philosophie de vie particulière ? Doit-on se poser la question de savoir comment cette expérience aurait tourné avec une population occidentale ?

De plus en lisant cette nouvelle, je n'ai pas pu m'empêcher d'être choquée et de penser à des rats de laboratoires, nourris par leur maître, qui tournent sans fin dans un labyrinthe sans issu ... Comment accepter cela ? Où se situe la morale, l'éthique d'une telle expérience ?  Une expérience qui de quelques "rats" tourne à l'élevage d'êtres humains entassés dans un immense enclos industriel !! Ma vision est sans doute un peu forte mais où sont les limites ? Certes il s'agit d'une fiction écrite à une époque où on ne parlait pas encore d'éthique, de principe de précaution, etc  ... Jusqu'où peut-on aller au nom "du bien de l'humanité" ? au nom de la science ? de la sociologie ? des questions très contemporaines ... A-t-on le droit de prendre en otage une population en vue d'une expérience ?

Et pourtant ces hommes et ces femmes survivent, gardent un espoir de vivre dans Leur monde incompréhensible, pour nous ce monde est un enfer .. Est-ce là la force de la nature humaine, dont la volonté de vivre quelques soient les conditions est la plus forte, vivre, survivre malgré tout .... au point de refuser la liberté offerte (mais est-ce une liberté pour eux ? encore ce décalage de pensée).

Une autre question se pose. Si les premiers habitants de la Tour étaient volontaires, leurs descendances elles ne l'étaient pas. Ce choix de vie leur a été imposé. Alors pourquoi ne rêvent-ils pas d'un ailleurs ? Lorsque l'on se trouve confiné, sans possibilité d'autre choix, se retrouve-t-on en quelque sorte conditionné, perd-on son libre arbitre, n'a-t-on plus aucun projet, vision d'avenir, envie de changer le monde ? Est-ce que chacun sur cette terre peut se prévaloir d'avoir le choix de choisir son avenir ?
Pourtant des être qui veulent changer le monde existent ... Il y a toujours l'exception dans toute population, le meneur, le guide ... le "prescient", celui qui sent, qui imagine que quelque chose, qu'une autre vie est possible, le guide qui tel Moïse cherche le moyen de sortir son peuple du désert ... encore faut-il qu'il en ait la possibilité ...

Au final, une dernière question se pose. Cette expérience a-t-elle vraiment eu un intérêt puisqu'en parallèle, l'humanité a poursuivi son développement, sans contrainte, et a trouvé sa régulation, des solutions ... sans que les résultats de l'expérience y soient pour quoique ce soit ... L'humanité sans barrière, laissée libre, a réussi ... doit-on en tirer une leçon plus profonde ... Doit-on laisser les populations se débrouillaient seules face aux dangers, aux difficultés (économique, politique ...) ou doit-on faire preuve d'un interventionnisme forcené ? Doit-on laisser une population face à ses coutumes, ses habitudes ou intervenir au nom de la mondialisation ? Un exemple entendu il y a peu : en Haiti, les occidentaux tentent de pousser les populations à revenir à une médecine traditionnelle, ancestrale, à partir des plantes ... mais n'est-ce pas ces mêmes occidentaux qui ont rendu le pays dépendant des importations avec une agriculture non plus de subsistance pour l'île mais orientée uniquement à l'exportation ..... Le développement des actions humanitaires à tout va se fait-il dans le respect des populations ou juste pour la bonne conscience occidentale ?

Une centaine de pages de lecture, une nouvelle d'anticipation "vieille" de 55 ans et pourtant tant de questions à se poser encore sur notre monde, sur notre "humanité"  !!!! Finalement rien que pour toutes les réflexions que m'aura apportées ce petit fascicule, je le recommanderais.

Merci à l'opération Masse Critique du site Babelio qui m'a permis de recevoir ce livre. Belle découverte.
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