Biblio - Masse critique - Tolstoï, Oncle Gricha et Moi

25 févr. 2015

Dans le cadre d'une nouvelle édition de Masse Critique sur Babelio, j'ai eu la possibilité de lire un nouveau roman :

Lena Gorelik - Tolstoï, oncle Gricha et moi

Dès les premières phrases du prologue, une partie du cadre et des personnages principaux est introduite, et ces phrases m'ont suivie dans toute ma lecture,..

"On s'habitue à tout, même à la peur. C'est grand-mère qui avait dit çà un jour. Elle avait lâché cette petite phrase comme on ajoute une précision factuelle à un récit, en passant, sans ciller, sans marquer de pause. Elle parlait de la guerre ce jour-là, et grand-mère parlait rarement de la guerre.

Oncle Gricha, lui, aimait parler de la guerre, il aimait parler en général. C'était lui qui racontait les histoires de grand-mère d'habitude. (...) Il savait créer un suspense et faire trembler, parfois même un peu pleurer, souvent éclater de rire. Il racontait avec passion et on l'écoutait avec enthousiasme."






Ce roman met en parallèle les destins de 2 protagonistes : Sofia et Gricha.

Tout d'abord celui de Sofia. Celle-ci vit en Allemagne bien que née en URSS, à notre époque. Elle a la manie d'écrire des listes sur tout : les gens, les lieux, les faits, les phrases selon leur contexte, etc ... une habitude prise  dans son enfance qu'elle érige un peu comme un rempart, une protection qui lui permet d'affronter son quotidien. Un quotidien entourée de 3 femmes ... Sa fille tout d'abord, qui agée d'à peine deux ans et demi va devoir subir sa troisième opération, la petite Anna née avec une moitié de coeur ... Puis sa grand-mère, placée en maison de retraite depuis qu'Alzheimer emporte peu à peu sa mémoire et son corps, sa santé ... qu'elle visite régulièrement et dont elle espère la disparition, refusant cette déchéance lente ... Et au final sa mère, qui a lu tout Tolstoï, et qui a la manie des collections (les images Panini entre autres), un peu pour contrecarrer les manques qu'elle a subi lors de ses années passées en URSS .... Dans l'univers quotidien de Sofia sont aussi présents Flox son mari et Franck le second mari de sa mère ...
En rangeant les affaires de sa grand-mère, elle découvre un jour un petit coffret contenant des listes écrites en cyrillique, et petit à petit elle va renouer les fils de sa mémoire, ces informations recueillies sur son père décédé, ces mots prononcés par sa grand-mère, les secrets cachés depuis des années vont se révéler, l'histoire de cet oncle Gricha qu'elle ne connait pas et dont personne ne lui avait parlé va se faire jour .... l'histoire de sa famille ...

Le second personnage central de ce livre est Gricha, cet enfant un peu marginal dans le monde très structuré de l'URSS, qui voit cette société "idyllique" du modèle soviétique avec ses yeux d'enfant puis d'adolescent ... et qui ne la trouve pas si parfaite ... il dessine ce qu'il ressent, ce qu'il voit derrière les codes imposés, il caricature même ce qui le frappe, innocemment au début (un enfant ne fait pas de politique, on lui dit dessine, il dessine avec son coeur, son âme ... ) puis son âme d'artiste tend à montrer ce qui ne peut, ne doit pas être vu ... Petit à petit, par des chemins plus ou moins détournés, son engagement se fait plus politique ..; mais avec les mots il pense que rien ne peut bouger, évoluer ... il va vouloir aller plus loin .... mais c'est oublié qu'il n'est pas seul, il a une famille, une mère, un frère et une soeur, des amis .... qu idepuis sont enfance le protègent, sans qu'il en prenne conscience ...  Comment vivent-ils cette crainte perpétuelle, cette peur que Gricha se fasse arrêter ? ... Quelles pourraient être les conséquences pour eux aussi ? ...


L'écriture de ce roman est fluide, chaleureuse et humaine ... On en ressent les tensions dramatiques, les peurs et les craintes des personnages, la retenue de certains, les colères et les passions des autres ... Il n'est jamais larmoyant ou accusateur ... Au désespoir et aux craintes de Sofia viennent faire contre-poids la douceur calme de son mari et de son beau-père, parfois avec humour, parfois simplement par une logique toute simple ... mais toujours protectrice ...
Si on ne peut qu'être d'accord avec les colères et l'envie d'agir de Gricha, l'auteur garde un ton sans accusation, sans condamnation ... Il me semble que ce n'est pas un modèle politique qui est condamné, mais juste sont dépeints la perte des rêves d'une société, les espoirs d'égalité pour tous qui sont déçus, les laissés-pour-compte oubliés en chemin de l'idéologie ... "Tous égaux, ce n'est pas comme çà, ici." ...C'est un constat qui nous est montré par les rencontres, par les yeux de Gricha ... et cela laisse une option, l'Espoir .. l'espoir que cela puisse changer un jour .. mais pour cela il faut montrer les disfonctionnements ...

La structure du roman est aussi assez particulière ..... un peu comme ces escaliers hélicoïdales qui tournent autour d'un même axe sans se croiser, mais dont l'architecte laisse des effets de construction qui permettent de se voir l'un l'autre ... et qui finissent par se rejoindre sur un palier final ... C'est un peu ce qui se passe ici .... Sofia dans sa quête de vérité sur sa famille, qui retrouve le passé de ses parents alors qu'en même temps sa grand-mère perd la mémoire avant de disparaître.... Gricha dans sa quête de reconnaissance qui finit par déchoir avant de se repentir ...

C'est un grand tourbillon dans lequel je me suis laissée entraîner avec plaisir ..... Parce que je suis maman et que je me suis reconnue dans les peurs de ces 2 mères, peur qu'il n'arrive malheur à leurs enfants .. Parce que la maladie d'Alzheimer me fait peur et que l'auteur en fait une description pudique mais sans concession .... Parce que l'univers littéraire russe m'a toujours attirée ainsi que cette langue apprise au lycée .... Parce que j'ai aimé voir la société soviétique dépeinte avec les yeux de Gricha, comme une peinture, avec ses petits détails qui semblent insignifiants mais qui lui donnent toute sa "couleur" ... Parce que j'ai apprécié les questionnements, les critiques, les interrogations de Sofia et Gricha sur leur quotidien, leur entourage, sur eux-mêmes ... Certains diront peut-être que cela était parfois un peu confus, nébuleux ... certes, c'est sans doute le seul reproche sur l'écriture que je ferai ... mais lorsque l'on s'interroge, c'est justement parce que la vérité n'est pas si évidente et se perd un peu dans un vaste brouillard de sentiments et d'impressions .... donc au final ....



Merci aux Editions Les Escales et à Masse Critique pour une belle découverte ...



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