Biblio - La dernière fugitive - Tracy Chevalier

2 avr. 2017

J'avoue avoir eu un peu de mal à accrocher à la lecture de ce livre ... je n'aime en général pas les romans initiatiques et c'est ce que propose ici Tracy Chevalier ... mais la lecture a fini par m'emporter le long de ce cheminement, tout en douceur mais avec force, à l'image de cette jeune fille qui en est l'héroïne.

La jeune Honor Bright se retrouve seule dans l'Ohio après avoir quitté son Angleterre natale, ses parents et sa petite vie tranquille, une vie toute tracée si son fiancé n'avait rompu leurs fiançailles pour se marier avec une autre hors de leur religion ... Le malheur fait d'elle une "orpheline" dans le Nouveau Monde (parents si éloignés que c'est comme si elle l'était vraiment) quand sa soeur qu'elle y accompagnait décède avant d'avoir pu rejoindre son promis qui fait parti d'une communauté de quakers (les "Amis" comme on les appelle là-bas) dans l'Ohio.

De nature très réservée, elle va devoir apprendre à se faire une place dans cet univers de villes poussiéreuses, de fermiers isolés, une vie rude faite du labeur quotidien.... Apprendre à s'émanciper, à être elle-même pour elle-même et non pas vivre en fonction de conventions familiales ou religieuses .... J'avoue l'avoir souvent trouvée naïve, docile ... mais c'était avec ce caractère qu'elle devait évoluer .... Elle devait devenir plus forte pour survivre dans ce "nouveau monde"... et surtout pour que ses qualités humaines puissent s'y affirmer pleinement, celles qu'elle trouvait si évidentes en Angleterre mais qui face aux contradictions de son nouvel univers doivent s'adapter, se plier à des contraintes politiques contraires à sa religion, à des concessions qu'elle refuse ...

J'ai eu plus de mal à accrocher au "fil rouge" qu'était la confection des quilts, pourtant symbolisant les différences entre son univers d'avant avec celui dans lequel elle devait maintenant vivre et auquel elle devait s'adapter, des quilts dont les motifs et les techniques sont différents ... pourtant ces quilts étaient symboliques, chacun porteur d'une histoire, d'un souvenir, d'un personnage ...

Ce qui m'a le plus intéressée, c'est le "Chemin de fer clandestin" .... ce réseau qui permettait de conduire les esclaves en fuite à la frontière canadienne où ils seraient libres ... un réseau où chacun prenait des risques importants pour transporter, cacher, nourrir les fugitifs alors que des "chasseurs" d'esclaves étaient à leurs recherches ... Ce sont les hésitations des uns, les convictions humaines des autres, des croyants qui hésitent entre les fondements de leur religion quaker qui réprouve l'esclavage (tous les hommes sont égaux) et prône l'aide à toute personne dans le besoin, soit-elle noire ou esclave, et la dureté de la repression, les risques encourus qui mettent en danger aussi bien leurs terres et ferme que leurs familles ....

Et c'est face à ces contradictions qu'Honor Bright va devoir faire des choix et s'affirmer ... être femme et épouse, droite dans ses convictions, son éducation morale .. et laisser parler son coeur, son humanité .... Il y aura des hésitations .. mais c'est ainsi que l'on avance, avec ses erreurs, un pas après l'autre ... vers un but qui se dessine petit à petit, une évidence qui passe outre les conventions du groupe ...

C'est ce cheminement moral que Tracy Chevalier a tenté de décrire ... comment concilier ce que l'on est intrinséquement, ce que le coeur nous dicte, les valeurs qui nous ont été données, avec les contraintes de notre environnement, de l'histoire qui se vit autour de nous, comment VIVRE en accord avec SOI et avec les AUTRES ... et rien n'est jamais écrit à l'avance ...

J'ai aussi beaucoup aimé cette mise en avant des Femmes, dans un monde dur qui se voudrait essentiellement masculin, ce sont elles les vraies héroïnes, ce sont elles qui insufflent la Force dans ce roman, elles sont le coeur de la ferme, l'étincelle de vivacité de la ville, le courage de faire face, ce sont  elles qui ont la sagesse et la vérité, ce sont elles qui s'engagent  .. les hommes ne semblent être là que pour les mettre en valeur ... Pour moi c'est aussi un roman féministe ...

J'ai aimé le style fluide et doux de l'écriture de Tracy Chevalier, ces petits détails de la vie quotidienne qui ponctuent le récit ... cette alternance entre les événements bruts et la lecture épistolaire qu'en faisait l'héroïne ... entre l'action et la reflexion ... Certains pourront ne pas apprécier le rythme un peu lent du roman ... une écriture peut-être trop poétique ... personnellement j'ai choisi de me laisser bercer, de me laisser fondre dans cet univers ... de rejoindre cette douceur de rythme semblable au caractère d'Honor Bright qui permet de mieux ressentir ensuite son réveil, sa lutte ... mais aussi une sorte de paix intérieure forte de sa conviction ...

Un joli roman pour découvrir l'Amérique du XIXe, celle des états ruraux du Nord qui se préparent à l'arrivée du chemin de fer, des colons quakers et de leurs fermes, mais surtout celle des esclaves en fuite vers une vie meilleure ...



4ème de couverture
1850. Après un revers sentimental, Honor fuit les regards compatissants des membres de sa communauté quaker. Elle s'embarque pour les Etats-Unis avec sa soeur, Grace, qui doit rejoindre son fiancé. A l'éprouvante traversée s'ajoute bientôt une autre épreuve : la mort de Grace, emportée par la fièvre jaune. Honor décide néanmoins de poursuivre son voyage jusqu'à Faithwell, une petite bourgade de l'Ohio. C'est dans cette Amérique encore sauvage et soumise aux lois esclavagistes, contre lesquelles les quakers s'insurgent, qu'elle va essayer de se reconstruire.

Portrait intime de l'éclosion d'une jeune femme, témoignage précieux sur la vie des quakers et le "chemin de fer clandestin" ce réseau de routes secrètes des esclaves en fuite, La dernière fugitive confirme la maîtrise romanesque de l'auteur du best-seller La jeune fille à la perle.


Citation

Elle était arrivée dans ce pays avec un principe clair, issu d'une vie entière passée à méditer dans l'attente silencieuse: tous les hommes étant égaux aux yeux de Dieu, il était donc anormal que certains soient asservi par d'autres. Tout système d'esclavage devait être aboli. La chose avait parut simple en Angleterre, et pourtant, dans l'Ohio, ce principe se trouvait écorné. Par des arguments économiques, par des situations personnelles, par des préjugés profondément enracinés qu'Honor décelait même chez les quakers...Elle avait beau de s'indigner en repensant au banc des Noirs à la maison quaker de Philadelphie; elle-même ne sentirait-elle totalement à l'aise assise à côté d'un Noir ? Elle les aidait, mais elle ne les connaissait pas en tant que personnes. A part Mme Reed, un peu: les fleurs qu'elle portait sur son chapeau; le ragoût bourré d'oignons et de piments; le patchwork qu'elle avait composé au jugé. Ces petits détails quotidiens, voilà ce qui donnait consistance aux individus.

Quand un principe abstrait se trouvait impliqué dans la vie de tous les jours, il perdait de sa clarté et de son intransigeance et il s'affaiblissait. Honor ne comprenait pas comment c'était possible, et pourtant c'était arrivé: les Haymaker avaient démontré qu'on pouvait à bon droit abjurer ses principes et renoncer à agir. Maintenant, qu'elle était membre de cette famille, elle était censée épouser son histoire et accepter elle aussi le compromis
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