Biblio - La Route - Cormac McCarthy

10 avr. 2017


Un poème dans un monde apocalyptique .....

Comme un huit-clos dans un monde infini mais dont les limites s'estomperaient sur un horizon terne et gris ... il n'y a pas d'horizon en fait ... il y a un inconnu de noirceur et de tristesse fait de paysages noircis par le feu, de villes dévastées ...

Une marche à deux, père et fils, un dialogue qui ne tient qu'à quelques mots échangés dans la stricte nécessité, comme leur combat de tous les jours, le strict nécessaire, se nourrir, trouver un endroit où dormir, marcher, se nourrir, un endroit, marcher, encore ... et encore ... Une répétition inlassable des mêmes gestes chaque jour ... parfois une rencontre, le plus souvent dangereuse, des alertes, sur le qui-vive ... la tension ...

Une marche, des paysages, ... des couleurs ? ... Il n'y en a plus dans ce monde ... pas de blanc, pas de nuance de vie ... le monde oscille entre le noir et le gris des cendres, de la boue, des cadavres décomposés ... parfois le rouge, le sang ou le feu ... parfois un vêtement vite rentré dans le rang de l'uniformité morne et terne des gris ...

Et cette écriture qui vous prend ... On suit ces personnages ... dans leur quête d'un espoir dont ils sentent qu'il est comme perdu d'avance .. dans leur tension continuelle pour cette survie, aux aguêts .. dans cet effort qu'il faut fournir, le courage d'avancer toujours malgré le désespoir, la lassitude .. le lecteur est happé par cette écriture vive, précise et à la fois hâchée ... par ces silences ou ce rythme des mots comme si les phrases étaient elles aussi essouflées par la fatigue, incapables d'aller au bout, cassées ... par la tempête des ressentis qui ne peuvent s'exprimer tant la lassitude morale est intense, quelques mots à peine échangés ... Tout n'est que répétition de gestes mais aucun n'est jamais identique pourtant, le moindre détail y revêt son importance, le cadre est le même sans être le même dans cette marche inlassable et continue, toujours avancer ....

Répétition de paysages dévastés mais même dans ces paysages, l'auteur insuffle une poésie par ses mots, j'y ai retrouvé le souffle du vent, le roulis de la mer ... On imagine les forêts et la flore qu'elles abritaient auparavant alors que leurs troncs noircis sont abattus par une tempête ou que l'auteur ne parle que de cendres déposées sur des silhouettes de végétation ... et l'apocalypse urbaine, de la civilisation, un monde réduit à néant sur lequel, et c'est là que l'auteur s'éloigne de nombre d'ouvrages, la nature n'est même pas capable de reprendre ses droits, la terre est détruite, que ce soit celle modelée par l'homme, dont les traces de civilisation sont incendiées ou abandonnées ... mais aussi la nature, la force vitale même de la terre est abattue, recouverte de cendres, de boues, vouées aux tempêtes, au gel, aux incendies qui courrent encore ... dans ce monde rien ne semblent vouloir ou pouvoir renaître un jour ... les quelques survivants ne sont qu'en sursis, de passage ... lors de leur marche ils ne trouveront que quelques fleurs dont on sent qu'elles n'ont échappé à la destruction que pour nous rappeler fugitivement le monde d'avant, bientôt elles mourront aussi déjà encerclées ...

Dans cet apocalypse, les rares humains survivent comme ils peuvent ... McCarthy n'hésite pas, il nous force à faire face aux démons qui peuvent surgir de ce monde apocalyptique, horriblement, des images qui font mal, qui font peur ... Aucun de ces personnages, que ce soit le père et le fils, les rares rencontres, n'a de nom ... On ne connaît rien de leur passé à l'exception d'infimes flash-back ... On ne sait même pas comment a eu lieu cette apocalypse ... Ils n'ont déjà plus d'identité ... même pas de personnalité ... un même but seulement .. la survie, la marche ... Sont-ils déjà dépersonnalisés ? ...

L'homme, l'humanité elle-même perd-elle ce qui la caractérisait, son "humanité" ? ... C'est là le questionnement de cet enfant ... En quelques mots, il cherche en son père les réponses ... il est encore "pur", encore innocent malgré les horreurs qu'il rencontre ... il a encore en lui ce fil si tenu d'humanité ... Au fil du roman, de cette marche quasi-initiatique pour lui, les rôles s'inversent aussi ... Et il y a ce don de soi, ce don d'amour infini du père, cette protection qu'il offre à son enfant, jusqu'à ses ultimes limites ... Ce père ne veut pas abandonner ... Il voit autre chose en son fils (et les mots parfois employés par l'auteur pour décrire le regard de ce père sur son enfant le montre comme divin pour son père ...) ... Est-ce lui, l'enfant, l'espoir de ce monde, porte-t-il le feu en lui, celui qui permettra à l'humanité de survivre ? ... La fin du roman n'est-elle qu'un passage de flambeau ? ... C'est cet espoir qu'il faut entretenir semble-t-il ... Les enfants sont l'espoir de notre monde ... (et si on relit bien le roman, on sera frappé par l'insistance avec laquelle le fils s'inquiète à plusieurs reprises de la survie d'un autre enfant, entraperçu dans des ruines et aussi par la rencontre qui clot le livre ... )

A la fin de ma lecture j'ai eu le sentiment d'avoir lu un immense poème, de contempler un monde dévasté mais magnifié par les mots dans sa noirceur, d'avoir ressenti toute cette detresse, cet abandon de ces deux êtres, une quête irréelle vers un espoir qui semble ne pas exister mais qui pourtant les pousse à avancer, à marcher ... un magnifique moment de lecture mais dont on ne sort pas indemne ... Il faut se laisser pénétrer par les mots ... et par les questionnements ... Aucun lecteur n'en aura le même ressenti, chacun y cherchera et y trouvera peut-être des questions et réponses différentes, en aura une lecture différente ... Certains n'y trouveront aucun espoir ... d'autres y trouveront ce qui fait grandir un homme ... un espoir ... Certains seront décontenancés par le choix stylistique ou la noirceur de ce monde, d'autres seront happés par la poésie dans l'horreur ... A lire ... à ressentir ...



LA ROUTE de Cormac McCarthy ** Prix Pulitzer 2007 **
L'apocalypse a eu lieu. Le monde est dévasté, couvert de cendres et de cadavres. Parmi les survivants, un père et son fils errent sur une route, poussant un caddie rempli d'objets hétéroclites. Dans la pluie, la neige et le froid, ils avancent vers els côtes du Sud, la peur au ventre : des hordes de sauvages cannibales terrorisent ce qui reste de l'humanité. Survivront-ils à leur voyage ?

Citations
" Comment saurait-on qu'on est le dernier homme sur Terre ? dit-il.
Je ne crois pas qu'on le saurait. On le serait, c'est tout.
Personne ne le saurait.
Ça ne ferait aucune différence. Quand on meurt c'est comme si tout le monde mourait aussi.
Je suppose que Dieu le saurait. N'est-ce-pas ?
Il n'y a pas de Dieu.
Non ?
Il n'y a pas de Dieu et nous sommes ses prophètes. "

Le froid et le silence. Les cendres du monde défunt emportées çà et là dans le vide sur les vents froids et profanes. Emportées au loin et dispersées et emportées encore plus loin. Toute chose coupée de son fondement. Sans support dans l'air chargé de cendre. Soutenue par un souffle, tremblante et brève.
Si seulement mon coeur était de pierre. "

" Ils continuaient. Marchant sur le monde mort comme des rats sur une roue. Les nuits d’une quiétude de mort et plus mortellement noires. Si froides. Ils parlaient à peine. Il toussait sans cesse et le petit le regardait cracher du sang. Marcher le dos courbé. Sale, en haillons, sans espoir. Il s’arrêtait et s’appuyait contre ce caddie et le petit continuait puis s’arrêtait et se retournait et l’homme levait les yeux en pleurant et il le voyait là debout sur la route qui le regardait du fond dont ne sait quel inconcevable avenir, étincelant dans ce désert comme un tabernacle. "
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